La mère de l'imam Ash-Shâfi'î
Les femmes de l'Islam

La mère de l'imam Ash-Shâfi'î

Khemmar Tamime 20/05/2026 Les femmes de l'Islam
Derrière chaque grand imam se cache une mère d'exception, et la mère de l'imam Ash-Shâfi'î — qu'Allâh leur fasse miséricorde — en est l'une des illustrations les plus saisissantes que l'histoire de l'Islam ait préservées. Veuve alors que son fils n'avait que deux ans, cette femme courageuse et clairvoyante fit le choix de tout sacrifier : sa stabilité, son confort et même sa maison, pour offrir à son fils unique le plus beau des héritages : la science. Elle traversa les déserts, frappa les portes des savants, affronta la pauvreté avec dignité et éleva seule celui qui allait devenir l'un des quatre grands imams de l'Islam. Son histoire n'est pas seulement celle d'une mère aimante, mais celle d'une femme de vision, de foi et de détermination hors du commun. Laissez-vous inspirer par cette vie extraordinaire qui prouve qu'une mère peut, à elle seule, changer le cours de l'histoire.


## **Un imam dont le mérite est universellement reconnu**

Le mérite de l'imam dont les lignes suivantes vont parler n'est ignoré de personne. Il était — qu'Allâh lui fasse miséricorde — tel le soleil pour le monde et tel la santé pour le corps, comme l'a rapporté son illustre élève, le savant encyclopédique Ahmad ibn Hanbal, qu'Allâh élevé soit-Il lui fasse miséricorde.

Et comment ce mérite pourrait-il être ignoré, alors qu'il était une autorité incontestable dans la science ? Il n'est aucun spécialiste d'un domaine sans qu'il ne reconnaisse sa valeur. Il était une référence en exégèse, en hadith et dans leurs sciences ; une référence en fiqh, en fondements ('usûl) et dans l'ensemble des sciences religieuses ; une référence en langue, tant en littérature, en grammaire, en éloquence, en poésie qu'en d'autres disciplines ; une référence également dans toutes les sciences apparues à son époque. Cela a été attesté par son élève, le savant voyageur Ishâq ibn Râhawayh, qui a dit : « Je n'ai jamais pensé qu'Allâh ait créé un être semblable à celui-ci. Par Allâh ! Mes yeux n'ont jamais vu son pareil. »

Cet imam est Muhammad ibn Idrîs Ash-Shâfi'î, dont les mérites sont manifestes et les vertus indéniables.


## **Un orphelin sous la garde d'une mère exceptionnelle**

Allâh voulut qu'Ash-Shâfi'î naquît orphelin : deux années seulement après sa naissance, son père décéda, et il demeura sous la tutelle de sa mère, qui ne cessa de s'employer avec ardeur à son éducation et à son instruction, avec une détermination qui rendait petites les plus grandes difficultés.

Cette mère intelligente consacra son fils à la science ('ilm) : elle parcourait les pays avec lui, le présentait aux shaykhs, cherchait pour lui une place dans les cercles d'enseignement, jusqu'à ce qu'Ash-Shâfi'î devînt l'Ash-Shâfi'î qui remplit le monde de science.

Ash-Shâfi'î naquit à Ghazza, près de 'Asqalân, en terre du Cham, en l'an 150 de l'Hégire.


## **Un départ courageux vers La Mecque**

Sa mère appartenait à la tribu d'Al-Azd, l'une des plus célèbres tribus du Yémen. Beaucoup de ses membres avaient émigré à 'Asqalân pour y chercher leur subsistance et s'y étaient établis en grand nombre. Le père de l'imam Ash-Shâfi'î l'épousa alors qu'il se trouvait loin de son pays du Hidjâz. Elle ne donna naissance qu'à Muhammad, puis son époux décéda alors qu'elle se trouvait parmi les siens. Lorsque l'imam eut atteint l'âge de deux ans, sa mère dit :

« Si je le laisse parmi les Yéménites, sa langue et son lignage (nasab) se perdront. Je place donc mon espoir en Allâh et je partirai vers son pays, afin qu'il préserve sa langue et affermisse son lignage. »

Elle partit donc avec lui de 'Asqalân vers La Mecque, malgré la longueur et les dangers du chemin, et malgré sa grande pauvreté.


## **Une éducation soigneusement planifiée**

Lorsqu'elle atteignit La Mecque et qu'Ash-Shâfi'î grandit quelque peu, conformément à l'usage de Quraysh d'envoyer leurs enfants dans le désert afin qu'ils apprennent l'équitation, le tir à l'arc et les coutumes arabes — générosité, bravoure, bon comportement et autres —, la mère d'Ash-Shâfi'î envoya son fils auprès de la tribu de Hudhayl, afin qu'il conserve la langue arabe dans sa pureté, qu'il grandisse sur les nobles qualités, les hautes valeurs et les belles vertus, et qu'il apprenne la poésie arabe. Elle s'enquérait des savants et envoyait son fils auprès d'eux, afin qu'il les fréquente et prenne de leur bon comportement et de leurs sciences. Car lorsque le bon comportement est acquis avant la science, son fruit et son bénéfice pour l'élève sont immenses — comme cela porta ses fruits chez l'imam Ash-Shâfi'î.

On rapporte également que sa mère eut, durant sa grossesse — selon ce qui est mentionné — une vision annonçant pour lui un avenir à La Mecque. Peut-être que cela — s'il est authentique — constitua-t-il une troisième cause.


## **Un prodige de la mémorisation dès l'enfance**

Sa mère l'obligea à mémoriser le Noble Coran, qu'il acheva à l'âge de sept ans. Il se tourna ensuite vers la Sunna, dont il s'abreuva, mémorisant « Al-Muwatta' » à l'âge de dix ans. Puis il se consacra à la quête du savoir à La Mecque, jusqu'à ce qu'il fût autorisé à donner des avis juridiques (fatwâ) avant même d'avoir atteint vingt ans.

Tout cela met en lumière le mérite immense de cette illustre mère, qui reconnut la juste voie, plaça son fils sur celle-ci et l'obligea à l'emprunter. Cela fut guidé par l'excellence de son intelligence et la justesse de sa sagesse. Il se peut aussi qu'elle ait acquis une part de science, comme nombre de femmes de cette époque. Cela est confirmé par ce qui est rapporté : elle témoigna un jour avec une autre femme devant le juge de La Mecque dans une affaire. Le juge voulut les séparer — à titre d'épreuve. La mère d'Ash-Shâfi'î lui dit alors :

« Tu n'as pas le droit de faire cela, car Allâh, élevé soit-Il, a dit, (S : 2/V : 282) : (Afin que l'une des deux rappelle à l'autre, si celle-ci oublie.) » Le juge se tut. Cela démontre la finesse de son intelligence et l'étendue de sa science.


## **La pauvreté : un obstacle surmonté avec génie**

Ash-Shâfi'î — qu'Allâh lui fasse miséricorde — grandit dans la pauvreté. Il mémorisa le Coran à l'école coranique sans que sa mère puisse verser un salaire à son enseignant ; celui-ci se contenta de le charger de le remplacer lorsqu'il s'absentait pour le repas ou le repos. Plus tard, lorsqu'il s'assit dans les cercles de science, Ash-Shâfi'î se rendait au siège du gouverneur, afin de demander aux employés des feuilles dont ils n'avaient plus besoin, et il écrivait au verso ce qu'il recevait comme enseignements dans les assemblées de science.

Al-Humaydî rapporta qu'Ash-Shâfi'î a dit : « J'étais orphelin, sous la garde de ma mère. Elle m'envoya à l'école coranique, mais elle n'avait rien pour rémunérer l'enseignant. Celui-ci accepta que je le remplace lorsqu'il s'absentait. Lorsque j'eus achevé la mémorisation du Coran, j'entrai à la mosquée et fréquentai les savants. Il suffisait que j'entende un hadith ou une question pour les mémoriser. Ma mère n'avait rien pour m'acheter du papier ; lorsque je trouvais un os plat, je l'utilisais pour écrire, puis je le jetais dans une vieille jarre que nous avions.

Puis un gouverneur arriva au Yémen, et certains Qurayshites me proposèrent de l'accompagner. Ma mère n'avait rien pour financer mon voyage ; elle mit alors sa maison en gage pour seize dinars et me les donna. Je partis avec lui. Arrivés au Yémen, il me confia une fonction pour l'exécution de laquelle je fus loué ; on m'en confia une autre, pour laquelle je fus également loué, puis on m'en ajouta une troisième. Lorsque les notables vinrent à La Mecque au mois de Rajab, ils firent mon éloge, et ma renommée se répandit. Je revins alors du Yémen et rencontrai Ibn Abî Yahyâ, qui me réprimanda et dit : "Vous assistez à nos assemblées où vous accomplissez ceci et cela, puis il suffit qu'une porte de travail s'ouvre à l'un de vous pour que vous y pénétriez !" ou des paroles semblables.

Puis je rencontrai Sufyân ibn 'Uyayna, qui m'accueillit chaleureusement et me dit : "Nous avons appris la fonction qui t'a été confiée. Ce qui s'est répandu de toi est bon, mais tu n'as pas encore accompli tout ce que tu dois à Allâh. N'y retourne donc pas." Son exhortation fut pour moi plus bénéfique que la réprimande d'Ibn Abî Yahyâ. »


## **Une mère qui mit sa maison en gage pour la science**

Quelle grandeur dans le combat de cette noble mère, lorsqu'elle persiste à instruire son fils malgré sa pauvreté, puis met sa maison en gage pour lui, afin qu'il puisse parcourir les horizons de la terre en voyageur en quête de science !

Et l'intelligence remarquable d'Ash-Shâfi'î l'aida à alléger une partie des charges financières, comme l'a dit Ar-Rabî' : j'ai entendu Ash-Shâfi'î dire : « J'étais orphelin sous la garde de ma mère, et elle ne trouvait rien à donner à l'enseignant. L'enseignant acceptait alors de moi que je le remplace lorsqu'il s'absentait, et que j'aide les enfants à écrire et à mémoriser. Lorsque l'enseignant dictait le Coran aux enfants, je le mémorisais à l'instant même avant qu'ils ne l'écrivent. Et je mémorisais ce qu'il leur faisait apprendre pendant qu'ils écrivaient sur leurs tablettes, si bien que lorsqu'il finissait la dictée, j'avais déjà mémorisé tout ce qu'il avait dicté. Un jour, l'enseignant me dit : "Muhammad ! Tu m'as épargné beaucoup de peine, et tu as mémorisé bien mieux que moi. Il ne m'est donc pas permis de prendre de toi une rémunération." »


## **Trois causes d'élévation réunies en un seul homme**

Trois causes d'élévation se trouvèrent ainsi réunies chez Ash-Shâfi'î :

• Le noble lignage, qui l'a poussé à regarder vers les hauteurs, à les rechercher, et à s'élever au-dessus des bassesses.

• L'orphelinat, qui l'a rendu autonome, s'appuyant sur Allâh, bâtissant son avenir, ne comptant ni sur père ni sur grand-père.

• La pauvreté, qui pousse l'homme digne à vouloir en sortir et à s'attacher aux moyens d'y parvenir, parmi lesquels la science et l'art équestre — deux domaines dans lesquels Ash-Shâfi'î excella, au point de surpasser tous ses contemporains.

Ces trois éléments réunis — avec la sincérité intérieure et une résolution ferme — firent d'Ash-Shâfi'î ce grand étendard dont le monde entendit parler. L'absence des apparences ne lui nuisit pas lorsque l'essence était présente ; au contraire, il sut transformer ces mêmes apparences, qui découragent d'autres, en moyens d'atteindre son but et d'affermir sa détermination. Il est l'auteur des vers sages, célèbres en ce sens :

*J'ai des vêtements qui, si on les vendait tous,*

*Pour un fals (1), alors ce fals vaudrait plus qu'eux.*

*Il y a en eux une âme, comparée,*

*Aux âmes des hommes, serait plus noble et plus grande.*

*L'usure du fourreau ne nuit pas à la lame de l'épée,*

*Si elle est tranchante : où que tu la diriges, elle tranche.*


## **Une éducation exemplaire qui dura toute une vie**

Dans cette éducation exemplaire, la mère d'Ash-Shâfi'î l'éleva de la meilleure manière. Qu'Allâh fasse miséricorde à cette mère ! Elle lui consacra sa vie, ne se remaria pas, traça pour son éducation une voie claire qui ne se mêla à aucune autre, et persista sur cette voie avec une détermination qui ne faiblit jamais. Elle choisit pour lui, parmi les grandes choses, ce qu'il y a de plus élevé ; et, parmi les rangs nobles, ce qu'il y a de meilleur et de plus haut. Elle le conduisit vers les sources de la science, au cœur de ses mers, jusqu'à ce qu'il boive et s'en rassasie, puis qu'il en ressorte comblé, déversant sur les mondes ce dont il s'était abreuvé et remplissant l'univers, de l'Orient à l'Occident.

La mère d'Ash-Shâfi'î — qu'Allâh leur fasse miséricorde — continua, tout au long de sa route, à le soutenir par ses conseils utiles et avisés, et à l'orienter vers les voies les plus droites dans son cheminement, grâce à l'intelligence, la sagesse et la bonne compréhension qui lui furent accordées. Et Ash-Shâfi'î ne cessa de puiser dans sa noblesse, son bon comportement et la justesse de sa compréhension, jusqu'à atteindre ce qu'il atteignit. Que de bénédiction dans ce duo : celui qui donne et celui qui reçoit, celui qui enseigne et celui qui apprend !


## **Son identité et sa généalogie : un débat entre les savants**

Certains livres mentionnent la mère d'Ash-Shâfi'î et l'affilient — elle aussi, comme son père — à la Famille du Prophète ﷺ. Ils la présentent comme étant Fâtima bint 'Abdullâh ibn Al-Hasan ibn Al-Husayn ibn 'Alî ibn Abî Tâlib, comme l'a rapporté Al-Hâkim Abû 'Abdullâh Al-Hâfizh. Mais Al-Jamal, dans sa glose (hâshiyya), qualifia cette affirmation d'isolée et étrange, et préféra le second avis : elle était une Azdite yéménite, et son nom était Fâtima bint 'Abdullâh Al-Azdiyya. C'est là l'avis juste et répandu sur lequel s'est établi le consensus, car toutes les versions rapportées d'Ash-Shâfi'î concernant son lignage mentionnent, de sa propre bouche, que sa mère faisait partie des Azd.


## **Une mère dont le souvenir demeure vivant à travers les siècles**

La mère d'Ash-Shâfi'î était encore en vie au moment où il voyagea vers le Yémen pour y assumer certaines fonctions. Il se rendait également à Médine de temps à autre. Durant cette période survint son épreuve, lorsqu'il fut accusé de soutenir les 'Alawites contre les Banû Al-'Abbâs. Cette épreuve eut lieu en l'an 184 de l'Hégire. Ash-Shâfi'î se trouvait alors au milieu de sa quatrième décennie, âgé de trente-quatre ans. Et il n'existe — dans les limites de cette recherche — aucune preuve indiquant qu'elle vécut après cette date. Qu'Allâh lui accorde une immense récompense.

Voilà donc cette illustre mère, qui s'est consacrée à son fils, s'est détournée des hommes, du confort et du luxe, et a considéré que son fils était le capital par lequel elle cherchait à se rapprocher d'Allâh. Elle a été profitable à l'Islam et aux musulmans à travers les siècles et les époques, d'un profit durable et impérissable, inscrit dans les registres de la gloire. Et elle acquit — par la permission d'Allâh — les bonnes actions que recevra quiconque profitera de la science d'Ash-Shâfi'î, qu'Allâh lui fasse miséricorde.

**Notes:**

(1)Fals : une petite pièce de monnaie de cuivre de très faible valeur.